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 [MCR.14.06.2009 10:33]

L'étude des régimes politiques au premier rang desquels on trouve la démocratie suppose une démarche préalable de recherche de l'origine historique du terme. Les Etats occidentaux s'approprient ce concept en situant ses fondements dans la Grèce antique, là où prirent naissance les mythes fondateurs de leur civilisation. L'examen des textes de l’époque révèlerait plutôt une imposture à cet égard; le survol des siècles écoulés, les Révolutions Française et américaine, les grands mouvements sociaux et les conflits situent les limites entre principes affirmés et réalités cruelles. La question est finalement : la démocratie: au service de qui s'exerce le pouvoir?

Exposé présenté par Maître Dominique Jourdain

Avocat

Toute assemblée qui se réunit pour débattre de « démocratie » ou de gouvernement de type démocratique, doit d'abord s'appliquer à réfléchir au sens à donner au concept.

En effet des juristes français affirmeront avec assurance que c'est le système politique dans lequel le pouvoir exécutif est responsable devant le pouvoir législatif; définition qui laisse place à la perplexité puisqu'elle omet de considérer que le chef de l'exécutif lui même, c'est à dire le chef de l'Etat, échappe à cette responsabilité!

Des anglo-saxons objecteront que la démocratie est le système qui favorise la libre économie de marché (rappelé involontairement peut-être par Condoleeza Rice). Il y a autant de définitions que de climats ou de continents. Chacun se référant à sa culture, ses traditions, son histoire, sa religion.

La question est d'importance: la démocratie est en effet perçue par certains Etats occidentaux dominants comme un « bien d'exportation ». L'Occident colonial n'a pas hésité à établir le lien entre démocratie et race blanche justifiant ainsi les expéditions militaires visant à accaparer les ressources de pays qui avaient le tort de ne pas partager son histoire! A cet égard on se souvient de la conquête du continent américain.

La problématique de l'étude des systèmes de pouvoir dits démocratiques tient d'abord à la lecture historique des origines du terme de démocratie. Si l'on s'accorde généralement sur l'origine grecque, encore faut-il souligner que toute exégèse du concept est généralement assurée par les pays occidentaux qui en revendiquent l'universalisme. L'étude que nous mènerons suppose le rappel historique de l'évolution du concept de démocratie au cours des 150 dernières années, non sans avoir auparavant recherché les sources originelles dans la Grèce antique.

L'illusion est aujourd'hui et hier, entretenue d'une notion de pouvoir du peuple, ou pouvoir exercé par le peuple, garantissant les libertés publiques et individuelles, au travers du concept de souveraineté. L'étude historique conduit à dégager les limites d'un système de pouvoir qui laisse une vaste place à son instrumentalisation par une partie minoritaire de la population pour assurer sa domination économique et financière sur la majorité.

Historique

Une démarche de recherche historique rigoureuse et méticuleuse a été mise en œuvre par Luciano Canfora dans son ouvrage paru au Seuil en 2006 sous le titre de « La Démocratie, histoire d'une idéologie ». Il y souligne avec force « aucun texte écrit par un auteur athénien ne célèbre la démocratie. Ce n'est sûrement pas un hasard ».

L'origine grecque du terme est mise en avant par les politiques et historiens occidentaux. L'origine d'un système qualifié de « pire des systèmes à exception de tous les autres », selon Churchill, et qui est généralement reconnu comme le mieux abouti, est associée à une forme de civilisation et géographiquement au continent européen. Il est confortable et cohérent de faire naître la démocratie là même où sont nés les mythes fondateurs de la philosophie occidentale.

L'auteur précité a analysé le langage politique grec de l'époque romaine, et citant les mots de dêmokratia, et l'un de ses dérivés, dêmokrator, assure qu'ils renvoient « clairement » au « pouvoir sur le peuple » ou « sur la communauté tout entière ». Il cite l'exemple du dictateur Sylla qui était qualifié de « dêmokrator » c'est à dire détenteur d'un pouvoir personnel, au dessus de la loi.

Le terme grec de Kratos signifie la force brutale; il serait « forgé par les couches sociales elevées pour désigner l'excès de pouvoir (Kratos) des non possédants (démos) lorsque -justement- est en vigueur un systême « démocratique ». La référence au modèle grec ne doit surtout pas faire négliger le fait qu'à l'époque de Périclès, à Athènes, seuls peuvent prétendre au titre de citoyen les hommes adultes ayant le statut de soldat, issus de père et mère athéniens, et libres de naissance.

En sont exclus les femmes et les esclaves qui sont chargés de travailler.

La Révolution française, aujourd'hui honorée par l'Histoire, fit longtemps scandale en Europe, et ne fut admise qu'à l'issue du « séisme » provoqué par la révolution russe. La reproche formée longtemps à l'encontre de la Révolution française consiste à avoir « proclamé l'égalité au delà des frontières de l'Europe ».

On sera surpris d'apprendre que ces propos sont d'Alexis de Tocqueville en novembre 1841: « J'ai pour les institutions démocratiques un goût de tête, mais je suis aristocratique par l'instinct, c'est à dire que je méprise et crains la foule.

J'aime avec passion la liberté, la légalité, le respect des droits, mais non la démocratie. Voilà le fond de mon âme (...) »

Les modèles de référence ne sont donc pas nécessairement exempts de nuances.

La constitution américaine dans sa rédaction de 1787 admettait l'esclavage. Aboli par la Révolution française, l'esclavage est rétabli le 20 mai 1802 par Bonaparte, dont on dit qu'il fut « l'Epée de la Révolution »...

La représentation est une notion importante dans la perspective historique.

Selon J.J. Rousseau « le peuple anglais pense être libre, il se trompe fort; il ne l'est que durant l'élection des membres du Parlement. Sitôt qu'ils sont élus, il est esclave, il n'est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l'usage qu'il en fait mérite bien qu'il la perde. »

Rousseau met ainsi l'accent de manière prémonitoire sur un des effets « désastreux » selon Luciano Canfora du système représentatif: la transformation des représentants élus en une classe politique fondamentalement étrangère aux intérêts des électeurs et fonctionnant à certains moments décisifs comme un corps distinct et autoréférentiel.

Nul doute que le philosophe ait directement inspiré l'auteur du Livre Vert!

La constitution de 1793 qui prévoyait le suffrage universel n'entrera jamais en vigueur. Il a fallu attendre Louis Napoléon Bonaparte pour y parvenir en France et 1885 en Angleterre.

L'histoire de la Commune de Paris entre mars et mai 1871 est celle d'une expérience de suppression par des combattants ouvriers du pouvoir central de l'Etat. On sait qu'elle se terminera dans un bain de sang inoüi de plusieurs dizaines de milliers de victimes.

Un siècle après la Révolution, l'Etat français était loin d'en idéaliser ses mythes.

Quels mythes fondateurs reste-t-il aujourd'hui?

Les deux guerres mondiales du vingtième siècle qui ont détruit une partie de l'Europe n'ont pas été déclenchées par l'irritabilité de dirigeants capricieux. Elles ont pour origine le désir de réduire des mouvements populaires qui avaient prospéré en Angleterre, en Allemagne, en France, en Russie.

Un auteur du vingtième siècle, Fernand Braudel, écrit: « sans exagérer la force de la Deuxième Internationale, on peut affirmer que si Occident se trouvait en 1914 au bord de la guerre, il se trouvait aussi au bord du socialisme. Il était sur le point de prendre le pouvoir, de bâtir une Europe tout aussi et peut-être plus moderne que celle d'aujourd'hui. En peu de jours, en peu d'heures, la guerre anéantit tout espoir. »

Il est possible d'affirmer aujourd'hui que dans cette gigantesque guerre civile européenne qui s'étend de 1914 à 1945, voire même jusqu'à l'effondrement de l'URSS, ce n'est pas seulement l'affrontement entre fascisme et communisme auquel on assiste. Ce sont selon l'auteur cité plus haut, « les démocraties libérales qui ont été à l'initiative de l'affrontement avec une Allemagne partie à l'assaut du « pouvoir mondial » selon la célèbre formule de l'ouvrage fondamental de Fritz Fisher « Les Buts de Guerre de l'Allemagne Impériale ».

L. Canfora rappelle à cet égard que tous les pays entrés en guerre en Aout 1914 étaient dotés de régimes parlementaires. Dès que les révolutions se sont manifestées les démocraties libérales ont tenté de les étouffer.

L'Etat pour assurer la légitimité de son pouvoir doit prendre appui sur une idéologie susceptible de rallier le consensus, un projet dans lequel se reconnaissent en majorité les citoyens.

Les religions ont été en France officiellement bannies des structures institutionnelles du pouvoir au nom d'un principe de laïcité dont le respect est à géométrie variable: cérémonies officielles dans l'église Notre Dame à Paris, ou dîner annuel du CRIF auquel assistent les dirigeants politiques...

Pour parer aux mécontentements qui pourraient se fédérer dans des actions collectives réunissant les travailleurs ou d'autres catégories sociales, l'Etat s'applique à affaiblir ou discréditer tout ce qui peut s'apparenter à des actions collectives.

Et c'est ainsi que la théorie des Droits de l'Homme est souvent invoquée pour placer au premier rang l'individu, en reléguant au second plan tout ce qui est constitutif de groupe, à commencer par la structure familiale.

La nation est devenue en France une entité de plus en plus improbable car il faut pour les dirigeants privilégier le sentiment d'appartenance à l'Europe. L'individu est seul, face non plus à un gouvernement, mais à une nébuleuse dont il ne peut plus appréhender les ressorts. La marge d'action des Etats est de plus en plus réduite par des traités internationaux à caractère économique ou commercial pour l'élaboration desquels les citoyens n'ont pas été consultés.

La souveraineté populaire en ce sens n'est plus qu'une enveloppe vide qui ne présente tout au plus qu'un intérêt historique. Les enjeux actuels sont orientés vers la supranationalité.

Les traités qui ont une valeur supérieure à la loi interne ont pour effet de transférer le pouvoir des Etats vers des organisations supranationales non soumises aux suffrages, et dont l'ensemble représente « la mondialisation ».

Il est essentiel de maintenir le débat sur le sens du pouvoir populaire c'est à dire la règle sociale permettant le bien-vivre ensemble au sein d'une communauté constitutive d'une identité.

Le pouvoir doit avoir pour objectif d'assurer le bien-être des individus aussi bien sur le plan matériel que sur le plan culturel, et le « contrat social » que décrivait Rousseau doit rester lisible et accessible.

La démocratie occidentale ayant progressivement vu évaporer toutes les idéologies, et n'étant plus elle-même un objectif à conquérir en permanence, les principes d'égalité et de fraternité en particulier, étant loin d'être appliqués, est contrainte de rechercher les moyens d'assurer la cohésion du corps social.

A défaut de projet commun on d'accommodera d’un ennemi commun et là doit être évoqué la quête permanente de l'agresseur qui sera successivement le communiste, le jeune, le terroriste, le concurrent socialement défavorisé... etc.

Les moyens par lesquels les démocraties occidentales assurent leur cohésion sociale par l'invention d'ennemis extérieurs est un sujet essentiel à garder à l'esprit.

Comme on doit garder présent le souvenir de Churchill qui ordonne à un corps expéditionnaire de se rendre à Mourmansk porter secours au général Russe « blanc » Koltchak... au prétexte de rouvrir le front oriental contre l'Allemagne...

On a décrit Churchill comme une sorte de bienfaiteur humain, un pur esprit dévoué à la cause de la liberté. Il prononça pourtant un discours étonnant le 18 février 1933:

« Le génie romain, personnifié par Mussolini, le plus grand législateur vivant, a montré à de nombreuses nations comment on peut résister à la déferlante socialiste, et il a indiqué la voie que peut suivre une nation lorsqu'elle est courageusement gouvernée. Avec le fascisme, Mussolini a élevé un phare que les pays engagés dans la lutte au corps à corps avec le socialisme ne doivent pas hésiter à prendre pour guide. »

A la même époque, on lit sous la plume de Laski « la démocratie capitaliste ne permettra jamais à son corps électoral de tomber dans le socialisme à cause du verdict accidentel des urnes »...

La France se présentera à la veille de 1940 comme partie prenante du « front anti-fasciste. Cependant de 1936 à 1939, elle laissera massacrer ses voisins espagnols sous les bombes de Franco et les bombes allemandes!

On voit que dans une perspective de survol historique même sommaire, il n'apparaît pas de manière décisive qu'en dépit de quelques textes constitutionnels, de dispositions instituant le suffrage universel, les dirigeants des démocraties occidentales aient eu la volonté d'engager une véritable démarche tendant à confier au peuple dans son ensemble le soin de prendre en charge lui-même sa destinée.

Pour parer aux mécontentements qui pourraient se fédérer dans des actions collectives réunissant les travailleurs ou d'autres catégories sociales, l'Etat s'applique à affaiblir ou discréditer tout ce qui peut s'apparenter à des actions collectives.

Et c'est ainsi que la théorie des Droits de l'Homme est souvent invoquée pour placer au premier rang l'individu, en reléguant au second plan tout ce qui est constitutif de groupe, à commencer par la structure familiale.

La nation est devenue en France une entité de plus en plus improbable car il faut pour les dirigeants privilégier le sentiment d'appartenance à l'Europe. L'individu est seul, face non plus à un gouvernement, mais à une nébuleuse dont il ne peut plus appréhender les ressorts. La marge d'action des Etats est de plus en plus réduite par des traités internationaux à caractère économique ou commercial pour l'élaboration desquels les citoyens n'ont pas été consultés.

La souveraineté populaire en ce sens n'est plus qu'une enveloppe vide qui ne présente tout au plus qu'un intérêt historique. Les enjeux actuels sont orientés vers la supranationalité.

Les traités qui ont une valeur supérieure à la loi interne ont pour effet de transférer le pouvoir des Etats vers des organisations supranationales non soumises aux suffrages, et dont l'ensemble représente « la mondialisation ».

Il est essentiel de maintenir le débat sur le sens du pouvoir populaire c'est à dire la règle sociale permettant le bien-vivre ensemble au sein d'une communauté constitutive d'une identité.

Le pouvoir doit avoir pour objectif d'assurer le bien-être des individus aussi bien sur le plan matériel que sur le plan culturel, et le « contrat social » que décrivait Rousseau doit rester lisible et accessible.

La démocratie occidentale ayant progressivement vu évaporer toutes les idéologies, et n'étant plus elle-même un objectif à conquérir en permanence, les principes d'égalité et de fraternité en particulier, étant loin d'être appliqués, est contrainte de rechercher les moyens d'assurer sa propre survie en créant des fantômes dans le monde et en suffoquant des tensions pour intégrer sa vision impérialiste encadrée dans le mot démocratie

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Bibliographie:

A. de Tocqueville: « de la démocratie en Amérique »

S.Halimi « Le Grand Bond en arrière » Fayard

Jean Ziegler « Les nouveaux maîtres du monde » Fayard

Pierre Bourdieu « Contre feux » Poche, Folio

Ignacio Ramonet « Geopolitique du chaos » Poche, folio

Luciano Canfora « La démocratie, histoire d'une idéologie »

J.J. Rousseau: « Le Contrat social »

J. Sapir « Les economistes contre la démocratie » Albin Michel

M.Khaddafi « Le Livre vert »

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