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L'étude des régimes politiques au premier rang desquels on
trouve la démocratie suppose une démarche préalable de
recherche de l'origine historique du terme. Les Etats
occidentaux s'approprient ce concept en situant ses
fondements dans la Grèce antique, là où prirent naissance
les mythes fondateurs de leur civilisation. L'examen des
textes de l’époque révèlerait plutôt une imposture à cet
égard; le survol des siècles écoulés, les Révolutions
Française et américaine, les grands mouvements sociaux et
les conflits situent les limites entre principes affirmés et
réalités cruelles. La question est finalement : la
démocratie: au service de qui s'exerce le pouvoir?
Exposé présenté par Maître Dominique Jourdain
Avocat
Toute assemblée qui se réunit pour débattre de
« démocratie » ou de gouvernement de type démocratique, doit
d'abord s'appliquer à réfléchir au sens à donner au concept.
En effet des juristes français affirmeront avec assurance
que c'est le système politique dans lequel le pouvoir
exécutif est responsable devant le pouvoir législatif;
définition qui laisse place à la perplexité puisqu'elle omet
de considérer que le chef de l'exécutif lui même, c'est à
dire le chef de l'Etat, échappe à cette responsabilité!
Des anglo-saxons objecteront que la démocratie est le
système qui favorise la libre économie de marché (rappelé
involontairement peut-être par Condoleeza Rice). Il y a
autant de définitions que de climats ou de continents.
Chacun se référant à sa culture, ses traditions, son
histoire, sa religion.
La question est d'importance: la démocratie est en effet
perçue par certains Etats occidentaux dominants comme un « bien
d'exportation ». L'Occident colonial n'a pas hésité à
établir le lien entre démocratie et race blanche justifiant
ainsi les expéditions militaires visant à accaparer les
ressources de pays qui avaient le tort de ne pas partager
son histoire! A cet égard on se souvient de la conquête du
continent américain.
La problématique de l'étude des systèmes de pouvoir dits
démocratiques tient d'abord à la lecture historique des
origines du terme de démocratie. Si l'on s'accorde
généralement sur l'origine grecque, encore faut-il souligner
que toute exégèse du concept est généralement assurée par
les pays occidentaux qui en revendiquent l'universalisme.
L'étude que nous mènerons suppose le rappel historique de
l'évolution du concept de démocratie au cours des 150
dernières années, non sans avoir auparavant recherché les
sources originelles dans la Grèce antique.
L'illusion est aujourd'hui et hier, entretenue d'une notion
de pouvoir du peuple, ou pouvoir exercé par le peuple,
garantissant les libertés publiques et individuelles, au
travers du concept de souveraineté. L'étude historique
conduit à dégager les limites d'un système de pouvoir qui
laisse une vaste place à son instrumentalisation par une
partie minoritaire de la population pour assurer sa
domination économique et financière sur la majorité.
Historique
Une démarche de recherche historique rigoureuse et
méticuleuse a été mise en œuvre par Luciano Canfora dans son
ouvrage paru au Seuil en 2006 sous le titre de « La
Démocratie, histoire d'une idéologie ». Il y souligne
avec force « aucun texte écrit par un auteur athénien ne
célèbre la démocratie. Ce n'est sûrement pas un hasard ».
L'origine grecque du terme est mise en avant par les
politiques et historiens occidentaux. L'origine d'un système
qualifié de « pire des systèmes à exception de tous les
autres », selon Churchill, et qui est généralement
reconnu comme le mieux abouti, est associée à une forme de
civilisation et géographiquement au continent européen. Il
est confortable et cohérent de faire naître la démocratie là
même où sont nés les mythes fondateurs de la philosophie
occidentale.
L'auteur précité a analysé le langage politique grec de
l'époque romaine, et citant les mots de dêmokratia,
et l'un de ses dérivés, dêmokrator, assure qu'ils
renvoient « clairement » au « pouvoir sur le peuple » ou
« sur la communauté tout entière ». Il cite l'exemple du
dictateur Sylla qui était qualifié de « dêmokrator » c'est à
dire détenteur d'un pouvoir personnel, au dessus de la loi.
Le terme grec de Kratos signifie la force brutale; il
serait « forgé par les couches sociales elevées pour
désigner l'excès de pouvoir (Kratos) des non possédants
(démos) lorsque -justement- est en vigueur un systême
« démocratique ». La référence au modèle grec ne doit
surtout pas faire négliger le fait qu'à l'époque de
Périclès, à Athènes, seuls peuvent prétendre au titre de
citoyen les hommes adultes ayant le statut de soldat, issus
de père et mère athéniens, et libres de naissance.
En sont exclus les femmes et les esclaves qui sont chargés
de travailler.
La Révolution française, aujourd'hui honorée par l'Histoire,
fit longtemps scandale en Europe, et ne fut admise qu'à
l'issue du « séisme » provoqué par la révolution russe. La
reproche formée longtemps à l'encontre de la Révolution
française consiste à avoir « proclamé l'égalité au delà des
frontières de l'Europe ».
On sera surpris d'apprendre que ces propos sont d'Alexis de
Tocqueville en novembre 1841: « J'ai pour les
institutions démocratiques un goût de tête, mais je suis
aristocratique par l'instinct, c'est à dire que je méprise
et crains la foule.
J'aime avec passion la liberté, la légalité, le respect des
droits, mais non la démocratie. Voilà le fond de mon âme
(...) »
Les modèles de référence ne sont donc pas nécessairement
exempts de nuances.
La constitution américaine dans sa rédaction de 1787
admettait l'esclavage. Aboli par la Révolution française,
l'esclavage est rétabli le 20 mai 1802 par Bonaparte, dont
on dit qu'il fut « l'Epée de la Révolution »...
La représentation est une notion importante dans la
perspective historique.
Selon J.J. Rousseau « le peuple anglais pense être libre,
il se trompe fort; il ne l'est que durant l'élection des
membres du Parlement. Sitôt qu'ils sont élus, il est
esclave, il n'est rien. Dans les courts moments de sa
liberté, l'usage qu'il en fait mérite bien qu'il la perde. »
Rousseau met ainsi l'accent de manière prémonitoire sur un
des effets « désastreux » selon Luciano Canfora du système
représentatif: la transformation des représentants élus
en une classe politique fondamentalement étrangère aux
intérêts des électeurs et fonctionnant à certains moments
décisifs comme un corps distinct et autoréférentiel.
Nul doute que le philosophe ait directement inspiré l'auteur
du Livre Vert!
La constitution de 1793 qui prévoyait le suffrage universel
n'entrera jamais en vigueur. Il a fallu attendre Louis
Napoléon Bonaparte pour y parvenir en France et 1885 en
Angleterre.
L'histoire de la Commune de Paris entre mars et mai 1871 est
celle d'une expérience de suppression par des combattants
ouvriers du pouvoir central de l'Etat. On sait qu'elle se
terminera dans un bain de sang inoüi de plusieurs dizaines
de milliers de victimes.
Un siècle après la Révolution, l'Etat français était loin
d'en idéaliser ses mythes.
Quels mythes fondateurs reste-t-il aujourd'hui?
Les deux guerres mondiales du vingtième siècle qui ont
détruit une partie de l'Europe n'ont pas été déclenchées par
l'irritabilité de dirigeants capricieux. Elles ont pour
origine le désir de réduire des mouvements populaires qui
avaient prospéré en Angleterre, en Allemagne, en France, en
Russie.
Un auteur du vingtième siècle, Fernand Braudel, écrit: « sans
exagérer la force de la Deuxième Internationale, on peut
affirmer que si Occident se trouvait en 1914 au bord de la
guerre, il se trouvait aussi au bord du socialisme. Il était
sur le point de prendre le pouvoir, de bâtir une Europe tout
aussi et peut-être plus moderne que celle d'aujourd'hui. En
peu de jours, en peu d'heures, la guerre anéantit tout
espoir. »
Il est possible d'affirmer aujourd'hui que dans cette
gigantesque guerre civile européenne qui s'étend de 1914 à
1945, voire même jusqu'à l'effondrement de l'URSS, ce n'est
pas seulement l'affrontement entre fascisme et communisme
auquel on assiste. Ce sont selon l'auteur cité plus haut,
« les démocraties libérales qui ont été à l'initiative de
l'affrontement avec une Allemagne partie à l'assaut du
« pouvoir mondial » selon la célèbre formule de l'ouvrage
fondamental de Fritz Fisher « Les Buts de Guerre de
l'Allemagne Impériale ».
L. Canfora rappelle à cet égard que tous les pays entrés en
guerre en Aout 1914 étaient dotés de régimes parlementaires.
Dès que les révolutions se sont manifestées les démocraties
libérales ont tenté de les étouffer.
L'Etat pour assurer la légitimité de son pouvoir doit
prendre appui sur une idéologie susceptible de rallier le
consensus, un projet dans lequel se reconnaissent en
majorité les citoyens.
Les religions ont été en France officiellement bannies des
structures institutionnelles du pouvoir au nom d'un principe
de laïcité dont le respect est à géométrie variable:
cérémonies officielles dans l'église Notre Dame à Paris, ou
dîner annuel du CRIF auquel assistent les dirigeants
politiques...
Pour parer aux mécontentements qui pourraient se fédérer
dans des actions collectives réunissant les travailleurs ou
d'autres catégories sociales, l'Etat s'applique à affaiblir
ou discréditer tout ce qui peut s'apparenter à des actions
collectives.
Et c'est ainsi que la théorie des Droits de l'Homme est
souvent invoquée pour placer au premier rang l'individu, en
reléguant au second plan tout ce qui est constitutif de
groupe, à commencer par la structure familiale.
La nation est devenue en France une entité de plus en plus
improbable car il faut pour les dirigeants privilégier le
sentiment d'appartenance à l'Europe. L'individu est seul,
face non plus à un gouvernement, mais à une nébuleuse dont
il ne peut plus appréhender les ressorts. La marge d'action
des Etats est de plus en plus réduite par des traités
internationaux à caractère économique ou commercial pour
l'élaboration desquels les citoyens n'ont pas été consultés.
La souveraineté populaire en ce sens n'est plus qu'une
enveloppe vide qui ne présente tout au plus qu'un intérêt
historique. Les enjeux actuels sont orientés vers la
supranationalité.
Les traités qui ont une valeur supérieure à la loi interne
ont pour effet de transférer le pouvoir des Etats vers des
organisations supranationales non soumises aux suffrages, et
dont l'ensemble représente « la mondialisation ».
Il est essentiel de maintenir le débat sur le sens du
pouvoir populaire c'est à dire la règle sociale permettant
le bien-vivre ensemble au sein d'une communauté constitutive
d'une identité.
Le pouvoir doit avoir pour objectif d'assurer le bien-être
des individus aussi bien sur le plan matériel que sur le
plan culturel, et le « contrat social » que décrivait
Rousseau doit rester lisible et accessible.
La démocratie occidentale ayant progressivement vu évaporer
toutes les idéologies, et n'étant plus elle-même un objectif
à conquérir en permanence, les principes d'égalité et de
fraternité en particulier, étant loin d'être appliqués, est
contrainte de rechercher les moyens d'assurer la cohésion du
corps social.
A défaut de projet commun on d'accommodera d’un ennemi
commun et là doit être évoqué la quête permanente de
l'agresseur qui sera successivement le communiste, le jeune,
le terroriste, le concurrent socialement défavorisé... etc.
Les moyens par lesquels les démocraties occidentales
assurent leur cohésion sociale par l'invention d'ennemis
extérieurs est un sujet essentiel à garder à l'esprit.
Comme on doit garder présent le souvenir de Churchill qui
ordonne à un corps expéditionnaire de se rendre à Mourmansk
porter secours au général Russe « blanc » Koltchak... au
prétexte de rouvrir le front oriental contre l'Allemagne...
On a décrit Churchill comme une sorte de bienfaiteur humain,
un pur esprit dévoué à la cause de la liberté. Il prononça
pourtant un discours étonnant le 18 février 1933:
« Le génie romain, personnifié par Mussolini, le plus grand
législateur vivant, a montré à de nombreuses nations comment
on peut résister à la déferlante socialiste, et il a indiqué
la voie que peut suivre une nation lorsqu'elle est
courageusement gouvernée. Avec le fascisme, Mussolini a
élevé un phare que les pays engagés dans la lutte au corps à
corps avec le socialisme ne doivent pas hésiter à prendre
pour guide. »
A la même époque, on lit sous la plume de Laski « la
démocratie capitaliste ne permettra jamais à son corps
électoral de tomber dans le socialisme à cause du verdict
accidentel des urnes »...
La France se présentera à la veille de 1940 comme partie
prenante du « front anti-fasciste. Cependant de 1936 à 1939,
elle laissera massacrer ses voisins espagnols sous les
bombes de Franco et les bombes allemandes!
On voit que dans une perspective de survol historique même
sommaire, il n'apparaît pas de manière décisive qu'en dépit
de quelques textes constitutionnels, de dispositions
instituant le suffrage universel, les dirigeants des
démocraties occidentales aient eu la volonté d'engager une
véritable démarche tendant à confier au peuple dans son
ensemble le soin de prendre en charge lui-même sa destinée.
Pour parer aux mécontentements qui pourraient se fédérer
dans des actions collectives réunissant les travailleurs ou
d'autres catégories sociales, l'Etat s'applique à affaiblir
ou discréditer tout ce qui peut s'apparenter à des actions
collectives.
Et c'est ainsi que la théorie des Droits de l'Homme est
souvent invoquée pour placer au premier rang l'individu, en
reléguant au second plan tout ce qui est constitutif de
groupe, à commencer par la structure familiale.
La nation est devenue en France une entité de plus en plus
improbable car il faut pour les dirigeants privilégier le
sentiment d'appartenance à l'Europe. L'individu est seul,
face non plus à un gouvernement, mais à une nébuleuse dont
il ne peut plus appréhender les ressorts. La marge d'action
des Etats est de plus en plus réduite par des traités
internationaux à caractère économique ou commercial pour
l'élaboration desquels les citoyens n'ont pas été consultés.
La souveraineté populaire en ce sens n'est plus qu'une
enveloppe vide qui ne présente tout au plus qu'un intérêt
historique. Les enjeux actuels sont orientés vers la
supranationalité.
Les traités qui ont une valeur supérieure à la loi interne
ont pour effet de transférer le pouvoir des Etats vers des
organisations supranationales non soumises aux suffrages, et
dont l'ensemble représente « la mondialisation ».
Il est essentiel de maintenir le débat sur le sens du
pouvoir populaire c'est à dire la règle sociale permettant
le bien-vivre ensemble au sein d'une communauté constitutive
d'une identité.
Le pouvoir doit avoir pour objectif d'assurer le bien-être
des individus aussi bien sur le plan matériel que sur le
plan culturel, et le « contrat social » que décrivait
Rousseau doit rester lisible et accessible.
La démocratie occidentale ayant progressivement vu évaporer
toutes les idéologies, et n'étant plus elle-même un objectif
à conquérir en permanence, les principes d'égalité et de
fraternité en particulier, étant loin d'être appliqués, est
contrainte de rechercher les moyens d'assurer sa propre
survie en créant des fantômes dans le monde et en suffoquant
des tensions pour intégrer sa vision impérialiste encadrée
dans le mot démocratie.
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Bibliographie:
A. de Tocqueville: « de la démocratie en Amérique »
S.Halimi « Le Grand Bond en arrière » Fayard
Jean Ziegler « Les nouveaux maîtres du monde » Fayard
Pierre Bourdieu « Contre feux » Poche, Folio
Ignacio Ramonet « Geopolitique du chaos » Poche, folio
Luciano Canfora « La démocratie, histoire d'une idéologie »
J.J. Rousseau: « Le Contrat social »
J. Sapir « Les economistes contre la démocratie » Albin
Michel
M.Khaddafi « Le Livre vert » |